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Regarder l’éphémère en face, et lui faire fête.

Anne Roger-Lacan ne se limite jamais à voir des matières pour ce qu’elles sont : bois, pierres, tissus, reliques ou débris enflamment son imagination animiste qui leur confère une vie animée. Dans le silence de son atelier, on est ainsi frappé par le brouhaha que ses oeuvres font régner, livrant aux spectateurs un éventail d’émotions en roue libre. Roger-Lacan inscrit ces résidus de vie dans un monde labile où une branche de corail est résolument la chevelure d’un être maléfique, où des coquilles de moules ne sont autre chose que les yeux soucieux d’un homme inquiet, tandis que des Buccins ondés, usés par les vagues, ourlent le regard malicieux d’une figure féminine.

Aux grillages, boutons, perles, ficelles, chutes de bois ou clous oxydés qui dessinent ce peuple loquace s’ajoutent des à plats de couleurs primaires instrumentales ou de vives flammes de teintures dissoutes qui viennent affecter écorces d’arbres, bois abandonnés, étoffes ou terres cuites afin de mieux révéler le bouillonnement d'humeurs des personnages qui peuplent son monde chimérique ; comme on surligne d’un trait de couleur un mot important, l’artiste souligne une palette d’états d’âme par ses couleurs franches, accentuant ainsi leur aspect primordial.

Le travail de la plasticienne ne se limite pas à livrer intact un univers qui chante en elle. La fonction fabulatrice qui semble tendre vers un monde panthéiste cherche en réalité à donner vie aux souvenirs, à ressusciter un monde où les exaltations étaient pléthoriques et non-régulées, à briser le carcan strangulatoire de ce contrôle des émotions, qui accompagne la névrose égotique de notre époque. Ici, les sculptures ressuscitent les familles imaginaires et la densité spirituelle lutte inlassablement contre la solitude, l’enfermement ou la mort.

Lorsque l’on s’immerge dans l’oeuvre prolifique d’Anne Roger-Lacan, on pense bien sûr à Annette Messager, travaillant à partir des matériaux du quotidien, regardant « tout ce qui m'entoure et l'art en général. Mais l'art délaissé ... » et mêlant des fragments de vie à l’Histoire.

On songe également à Suzanne Valadon, dont le style distinctif n’était pas totalement rattaché au post-impressionnisme, à cause de son exploration singulière de la couleur. Elle avançait seule, indépendante, montrant ainsi son inaltérable puissance. Comme ces deux artistes avant elle, Roger-Lacan ne souhaite pas s’inscrire clairement dans un mouvement ; elle puise librement ailleurs, préférant « les cadavres exquis du premier âge du surréalisme » ou le travail poétique de Marcel Miracle, avec qui elle collabore régulièrement. Sa voie alternative, libre de tout corpus théorique, oscille entre autonomie de l'art et reflets du trouble posé par la réalité. Comme le soulignait Jacques Lacan, la seule manière de la trouver passe par le fantasme, seul l’imaginaire peut épaissir le réel.

Au fond, le travail d’Anne Roger-Lacan sur ses fantasmatiques familles nous ramène à la conception du rôle de l’artiste tel qu’Henri Bergson le définissait : frapper nos sens et notre conscience, chercher à faire revivre les mille sensations provoquées par les motions pour les embrasser dans leur « complexe originalité » afin de nous restituer des états d'âme « qui se dérobent à nous dans ce qu'ils ont d'intime, de personnel, d'originalement vécu. » Anne-Roger Lacan crée du possible en même temps que du réel, offrant une harmonieuse, poétique et nécessaire convergence entre les deux.

Untitle 13
2022